Il y a des parcours qui ne se racontent pas seulement en dates ou en fonctions. Ils se racontent à travers les vies touchées, les portes restées ouvertes, les étudiants qui ont pu continuer alors qu’ils pensaient devoir renoncer. Le parcours de Carmel Ghafari Wakim appartient à cette catégorie-là.
Quand elle évoque son histoire, tout semble commencer bien avant l’université. Élève chez les Sœurs des Saints-Cœurs, elle découvre très jeune la rencontre avec l’autre : visites aux personnes âgées ou catéchèse dans les écoles publiques. À l’époque, elle ne sait pas encore que cela porte un nom, ni qu’il existe au Liban une formation dédiée au travail social. Puis survient une rencontre, presque par hasard, dans un couvent à Ajaltoun, avec 2 étudiantes en service social. Ce moment agit comme une évidence. Elle découvre l’École supérieure de travail social (ESTS)* de l’Université Saint-Joseph de Beyrouth, s’y présente avec une conviction rare, affirmant déjà qu’elle n’envisageait aucun autre chemin.
Diplômée en service social en 1975, elle entre dans la vie professionnelle au moment où le Liban bascule dans la guerre. Le contexte est difficile, mais rien ne détourne pas son engagement. Elle commence par le bénévolat, avant de rejoindre l’Association de bienfaisance grecque-catholique à Achrafieh (aujourd’hui le Centre Saint-Antoine), où, pendant 5 ans, elle accompagne familles, enfants et personnes âgées. Puis vient une pause, choisie pour se consacrer à sa jeune famille.
En 1984, un appel va changer la suite de son histoire. À la demande du Pr Jean Ducruet s.j., alors recteur, et du Pr René Chamussy s.j. alors responsable du bureau de l’information et de l’orientation, Carmel rejoint l’USJ. Le 1er novembre, elle prend ses fonctions comme assistante sociale. Avec elle, l’USJ devient la 1ère université au Liban à intégrer une assistante sociale pour accompagner ses étudiants dans leurs besoins sociaux et financiers.
Au départ, elle est seule. Mais très vite, avec une vision claire et une foi profonde dans la mission sociale de l’Université, elle pose les bases d’un véritable service social universitaire. Il ne s’agit pas seulement d’accorder des aides financières. Il s’agit d’écouter, de comprendre, d’orienter, de protéger, parfois simplement d’être là.
Au fil des années, l’équipe grandit, les projets se multiplient, et le service devient un repère pour des générations d’étudiants. Carmel et son équipe accompagnent des jeunes confrontés à des difficultés financières, familiales, médicales, parfois à des situations extrêmes. Une conviction guide son action : un étudiant peut avoir des obstacles sur son chemin, mais il ne devrait jamais abandonner ses études faute de moyens.
Très tôt aussi, elle comprend que la solidarité ne doit pas se limiter aux bureaux de l’Université. En 1985, au cœur des déplacements massifs de population liés à la guerre, des étudiants viennent lui demander comment aider. De cette initiative naît un vaste mouvement de bénévolat : collectes, soutien aux familles déplacées, animations pour les enfants, accompagnement scolaire, engagement dans des centres sociaux et médicaux. Ce mouvement deviendra, des années plus tard, l’un des terreaux de ce qui prendra forme dans l’Opération 7e Jour.
Pendant trente ans, Carmel Wakim dirige le Service social de l’USJ. Sous son impulsion, celui-ci se structure, se professionnalise, développe des partenariats locaux et internationaux, et obtient notamment la certification ISO 9001. Mais au-delà des procédures et des structures, ceux qui ont travaillé avec elle parlent surtout d’une présence : ferme, attentive, discrète, profondément humaine.
Parallèlement à son expérience de terrain, elle poursuit sa propre formation, obtenant en 2004 un master en gestion des entreprises internationales (MBAIP), option management, convaincue que l’engagement social et la compétence professionnelle doivent avancer ensemble.
Lorsqu’elle se trouve proche de la retraite en 2015, l’histoire avec l’USJ n’est pourtant pas terminée.
Le recteur, le Pr Salim Daccache s.j., lui confie alors une nouvelle mission : créer et développer la Fondation USJ. Une mission différente, mais portée par la même logique. Il ne s’agit plus seulement d’accompagner directement les étudiants, mais de mobiliser des ressources pour garantir, sur le long terme, que l’Université reste accessible à tous les talents.
Carmel relève ce nouveau défi avec la même fidélité. Elle construit des liens de confiance avec les donateurs, structure les premières démarches de fundraising et contribue à ancrer la Fondation USJ dans la durée. Son approche reste la même : derrière chaque don, il y a un étudiant, une famille, une trajectoire qui peut basculer.
Les années passent, et après plus de trois décennies à l’USJ, un autre engagement s’impose à elle, dans la continuité naturelle du précédent. Depuis juin 2022, elle est élue présidente de l’Association des anciens de l’ESTS, où elle œuvre à rassembler les Alumni de l’École issus de différentes générations, à travers des initiatives de lien et une volonté constante de faire vivre une mémoire commune et tisse un fil discret mais tenace qui relie les visages et les souvenirs. Peu à peu, des Alumni qui s’étaient perdus de vue se retrouvent, des histoires se répondent et une même appartenance reprend souffle. La communauté, dispersée par le temps et les chemins de vie, se recompose doucement autour de ce qu’elle n’a jamais vraiment perdu : son École. Rien de spectaculaire dans ce mouvement, mais une attention constante, patiente, presque invisible, qui redonne vie à des liens que l’on croyait distendus. Et c’est peut-être là que tout se joue : dans cette manière simple de rassembler, sans bruit, jusqu’à faire revenir chacun, doucement, vers l’essentiel.
Pour découvrir le parcours de Carmel Ghafari Wakim, nous vous invitons à écouter le l'interview qu’elle a accordée dans le cadre d’un projet piloté par SWorld Research Hub, en collaboration avec l’Association des anciens de l’ESTS. Un autre podcast a également été réalisé afin de mettre en lumière l’Association des anciens de l’ESTS, ses missions, ses actions et son rôle dans le maintien des liens entre ses membres.
* À cette époque, l’ESTS portait encore le nom d’École libanaise de formation sociale (ELFS).
Commentaires0
Veuillez vous connecter pour lire ou ajouter un commentaire
Articles suggérés