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Témoignage de vie

Témoignage

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08/06/2026

Lors de la rencontre des chefs d’établissements organisée par le Service étudiant d'information et d'orientation de l'USJ le 3 juin 2026, Rde Sr Maya El Beaino, directrice du Collège des Sœurs des Saints-Cœurs d’Ain Ebel, a livré un témoignage fort et sans détour. Responsable éducative engagée au Sud-Liban, elle partage son expérience du leadership en temps de guerre. Entre urgence humanitaire, responsabilités à distance et réalité du terrain, elle revient sur l’impact concret de sa formation à l’USJ, mise à l’épreuve des crises, et propose une réflexion sur l’action, la résilience et le sens du service.

Son parcours académique à l’USJ, à la croisée des sciences religieuses, du travail social et des sciences de l’éducation, éclaire cet engagement. Titulaire d’une licence en sciences religieuses de l’Institut des sciences religieuses (ISSR, 2008), qu’elle complète par une licence en travail social, option animation sociale de l’École supérieure de travail social (ESTS, 2011), elle obtient enfin un master en sciences de l’éducation, option gestion scolaire de la Faculté des sciences de l’éducation (FSEDU) en 2019.


Monsieur le Recteur, Mesdames et Messieurs les Doyens, Directeurs et Directrices, Chers Professeurs, qui avez guidé mes premiers pas sur les bancs de cette Université,

Ne vous attendez pas à un discours académique bien poli. Ce soir, je viens vous raconter comment vos cours ont survécu sur le terrain, là où les manuels scolaires ont brûlé.

Aujourd'hui, je dirige un collège à Ain Ebel, au Sud-Liban. Vingt-huit villages s'y croisent, chrétiens et musulmans. C'était notre laboratoire de fraternité. Je dis « c'était » parce qu'au moment où je vous parle, la plupart de ces 28 villages sont complètement rasés. 

À l’USJ, on aime citer Rabelais : « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme. » C'est magnifique sur un papier d'examen. Mais quand les ruines sont réelles, la science doit descendre dans la rue et se remonter les manches. Pour moi, vos trois facultés la FSEDU, L’ESTS et l’ISSR ont été mes trois gilets pare-balles.

Avec les jésuites et mes sœurs religieuses j’ai appris le discernement. A l’USJ, chers professeurs de la FSEDU, vous m’avez appris l’importance du discernement : Prendre le temps, peser le pour et le contre, planifier... C'est charmant, mais la guerre s’en fout du temps. Elle détruit le chronomètre.

Quand les bombes tombent, le plan stratégique dégage. On passe en mode instinct maternel et système D de haut niveau.

Visualisez la scène avec moi : j'apprends la mort de trois de nos jeunes sous les bombes à Ain Ebel. J'ai le cœur en miettes. Mais j’ai exactement 50 minutes – pas une de plus – pour trouver 5 chauffeurs de camions de 20 tonnes assez fous pour rouler sous les bombardements, envoyer leurs papiers à la FINUL pour sécuriser un convoi... tout cela alors que je me trouve physiquement à Milan, sur le point de monter sur scène en présentiel dans l'un des plus grands salons mondiaux. Durant ces mêmes 50 minutes, je devais me tenir debout à l'agora devant 400 personnes, journalistes et caméras, pour l’inauguration de ce salon et hurler la vérité sur le Sud.

Comment on gère ce grand écart ? Comment on ne craque pas ?

Si vous demandez à ChatGPT le profil du parfait leader en temps de crise, il va vous sortir une liste en dix points bien propre. Sur le terrain, la réalité est plus anatomique : un leader pour moi doit juste avoir deux oreilles. Une pour écouter les cris de détresse, et une autre complètement sourde aux donneurs de leçons, aux semeurs de panique et aux critiques de salon.

Steve Jobs disait une phrase que j’aime beaucoup :

« Si vous voulez que tout le monde vous aime, ne soyez pas un leader, allez vendre des glaces. »

Je vous rassure, je n'ai pas vendu de glaces. C’est ce refus de plaire à tout le monde qui m’a permis de tenir tête à 1000 soldats de la FINUL pour arracher une trêve de 8 heures, juste pour réunir les enfants de 25 villages autour d'un arbre de Noël en pleine guerre. 

Mon passage par l’École Supérieure de Travail Social m’a sauvé d'un grand danger : l’amateurisme du cœur. On pense souvent qu’aider, c’est juste donner avec de bonnes intentions. C'est faux. Parfois, une aide mal structurée crée plus de problèmes qu'elle n'en résout.

En pleine crise, on n'a pas fait de la pitié. On a fait de l’empowerment. On a fixé des critères stricts et des normes claires pour que les femmes et les jeunes restent dignes, autonomes, et surtout imperméables aux rumeurs de sédition et de zizanie. Travailler dans le social, ce n’est pas pleurer avec les victimes, c'est les outiller pour qu’elles restent debout. Et pour être honnête, ce sont ces personnes, souvent les plus fragiles, qui ont fini par m'éduquer.

Enfin, à l'Institut de Sciences Religieuses, vous m’avez appris à flinguer les stéréotypes. Et Dieu sait si la guerre adore les étiquettes faciles.

Et maintenant, permettez-moi de me tourner vers vous, Mon Père le Recteur. Nos chemins se sont croisés il y a dix-neuf ans déjà. Vous étiez l’invité de notre communauté à Kfarhbab, et nous étions montés en pleine nature, à Kfardébian, pour un temps de prière en silence. J'étais encore toute jeune, mais cette journée m'a profondément marquée. C'est là que j’ai compris, en vous observant, ce qu’était le secret d'un vrai leader. J’ai vu comment une personne chargée de tant de responsabilités savait s'arrêter, prendre du recul, faire silence et prier pour se renouveler et puiser son courage. Aujourd’hui, dans la tempête du Sud, je comprends enfin la valeur absolue de ce silence. C'est cette humanité partagée qui nous rappelle pourquoi on se bat.

Ma résistance n’a rien de militaire. Elle est éducative, humaine, spirituelle. Ma mission, c'est de garder avec mes sœurs, l'humain debout, là où tout veut le mettre à terre.

Chers professeurs, vos cours portent leurs fruits dans la tempête du Sud. Nous ne lâcherons rien. Parce que tant que l'USJ formera des têtes bien faites, des cœurs courageux et des leaders capables de silence, ce pays refusera de crever.

Merci à vous.


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